C’est une nouveauté pour moi de parler de ma foi. Notre éducation allemande ne nous apprend-elle pas que «La foi est une affaire privée»? Et de l’affaire privée, il n’y a pas loin jusqu’à la solitude. (french version of “Making things happen in the century”)

translated by IVCG

Dans le passé, j’ai souvent souhaité entendre de la bouche de mes modèles non seulement ce que signifie pour eux le succès, mais aussi ce que signifie pour eux une relation personnelle avec Jésus-Christ.

Au culte, nous commençons la confession de foi par les mots: «Je crois en Dieu, le Créateur tout-puissant des cieux et de la terre, et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur, conçu du Saint-Esprit…» Mais dès que nous avons quitté l’église, il semble que tout ce que nous venons de confesser devient tabou! Pourtant notre droit fondamental nous autorise à parler si facilement de Dieu. Car il y est dit, en préambule: «… responsable devant Dieu et devant les hommes…»

Mon cheminement vers la foi
Je m’en souviens très bien. J’étais en 1991 à Baden-Baden, invité par la télévision à un talk-show. Le soir à l’hôtel, j’ai ouvert le tiroir de la table de nuit, j’y ai vu une bible et je me suis mis à la lire, ce que je n’avais plus fait depuis longtemps. J’ai découvert qu’elle avait des tas de choses à me dire. Depuis lors, je la lis tous les jours. Ce faisant, je me demande toujours:
– Qu’est-ce que ça veut dire pour moi?
– Comment puis-je l’appliquer dans ma vie?
– Qu’est-ce que Dieu veut me dire pour qu’il me dirige vers ce passage de la Bible à ce moment précis?

En 1993, Billy Graham est venu s’exprimer dans le cadre de Pro Christ. Je me suis senti interpellé et j’ai répondu à son invitation à m’avancer. Mais la suite n’a pas très bien marché. C’est vrai que j’avais accepté Jésus-Christ, mais je n’avais pas le sentiment de vivre une relation personnelle avec Dieu. «La conversion n’est pas la nouvelle naissance» déclare Oswald Chambers dans son livre de méditations.
J’ai fréquenté un groupe de prière de l’église américaine à Bad Godesberg. Vu le nombre d’Américains et de diplomates du monde entier, nous nous y entretenions en anglais. De manière tout à fait inattendue, j’ai été confronté à des difficultés linguistiques. Je peux converser parfaitement en anglais d’éditeurs. Face à une carte de menus, mon anglais si fluide flanche. Ce fut bien pire encore pour exprimer mes sentiments personnels et ma foi. C’était déjà difficile en allemand, alors en anglais…

Un examen lexicologique m’a permis de le comprendre: en raison de fréquentes origines étymologiques diverses des mots (germanique, anglo-saxonne et francophone), l’anglais est la langue au vocabulaire le plus étendu, soit environ 750 000 mots. L’allemand en compte environ 400 000. Seuls quelque 400 mots traitent de la foi et des émotions, soit 1 mot sur 19. Et 75 % d’entre eux sont négatifs, seuls 25 % étant positifs. Et c’est pourquoi ma conversion chez Pro Christ est restée en rade.

La crise
Dieu n’y était pas indifférent. J’ai traversé une crise grave. Et selon ce que croyais, je l’ai considérée comme un défi.

Ma vie est largement conditionnée par ma position de cadre. A l’âge de 18 ans, j’ai commencé de concrétiser mes idées dans ma chambre de 12 mètres carrés. Ce fut le début de ma maison d’édition.

A un moment donné, je me suis rendu compte que le succès commercial ne me comblait pas. Le succès est réjouissant, bien sûr, et il est agréable de voir que l’on peut réaliser ses idées; que l’effort a payé et que le succès a suivi. Quand tout colle, c’est une satisfaction. D’autre part, ma profession fait beaucoup voyager, permet de connaître des personnes intéressantes et des places du monde entier. Mais le succès économique entraîne aussi beaucoup de stress, de jalousie et une masse de conflits doublés d’une grande solitude. Le succès financier n’apporte ni paix intérieure ni plénitude. Elles ne se trouvent que par une relation personnelle avec Dieu.

Mais avant que je ne puisse voir les choses ainsi, il a fallu du temps. Mon 40e anniversaire fut le plus pénible de tous. Le milieu statistique de l’existence était atteint. Trois ans plus tôt, mon coiffeur m’avait déjà vendu le premier flacon de tonique capillaire. Le cheveu se raréfie. Son éclat s’en va. Peu avant mon anniversaire, j’ai été saisi par la fameuse midlife-crisis. Pendant des mois, les pensées les plus disparates me prenaient la tête: Faut-il ralentir? Quel est le sens de la vie? Que faut-il changer?

La solitude du chef d’entreprise devint pesante: Avec qui pouvais-je évoquer ces sujets très personnels, très existentiels? De qui pouvais-je attendre qu’il soit en mesure, par sa compréhension et sa bienveillance, de m’aider sans «intérêts personnels conflictuels»? Devant qui pourrais-je abattre les remparts si péniblement érigés autour de mon âme et de mes sentiments? En face de qui pourrais-je avouer ma vulnérabilité, m’exposer aux blessures? Mes collaborateurs? Ceux qui pendant 22 ans ont appris à me connaître comme costaud, imaginatif, indéfectible? Mes collègues, face à qui j’ai pris soin, pendant des années, de ne pas laisser paraître un semblant de faiblesse? D’autres personnes de l’église? Pouvais-je en attendre de la compréhension alors qu’il ne s’agit plus cette fois de «sujets conformes à l’église et la communauté»?

J’ai trouvé beaucoup de compréhension auprès de ma femme, de mes parents et des mes frères et sœurs. J’ai réfléchi à ce que la promesse de Dieu «Je t’accepte tel que tu es» pouvait signifier pour moi.

Comment la mettre en pratique? Quel est le comportement correct? Et quel en est le sens exact pour moi? A cette époque, une autre promesse prit de l’importance à mes yeux: «Voici, je suis avec vous tous les jours.» La prière, la discussion et le partage des expériences ont toujours constitué pour moi une manière fructueuse de surmonter la solitude du chef d’entreprise.

Que signifie transposer sa foi pour moi?
Mais concrètement, que signifie cette interprétation pour moi? Le livre «mi-temps» de Bob Buford m’a été utile. «Si tu t’arrêtes au milieu de l’existence (la mi-temps, d’où le titre du livre), tu dois te décider: qui ou quoi doit occuper le centre de ton existence?» Dans l’intervalle, j’ai suivi l’exemple de l’auteur et je me suis retiré des affaires courantes. La maison d’édition a été convertie en société anonyme et j’ai remis sa direction à des cadres de l’entreprise.

Le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie, tout comme les conclusions transmises par Barbara et Ben Jacob lors du Congrès Explo 1997, m’ont servi de références-clés. Qu’est-ce qui est «nécessaire» de l’avis de Jésus? Il me semblait toujours avoir la balle dans mon camp, comme le disait un journaliste photographe: quand je suis éveillé, je travaille. Il était primordial que je découvre qu’il est tout à fait correct de rester tranquillement assis, à l’écoute de Dieu, et même que cette «écoute de Dieu» a été appelée par Jésus «la bonne part». Et les Jacob, de Suisse, m’ont encore offert autre chose: la brochure «Le centre de l’existence, un devoir spirituel» d’Anselm Grün. Ce dernier est employé de commerce diplômé comme moi et responsable financier d’un monastère bénédictin. Dans son livre, il décrit un phénomène étrange que vivait le cloître: entre 40 et 50 ans, un grand nombre de frères décidaient de quitter le monastère et l’ordre. Qu’ont fait les bénédictins?

Exactement ce que nous aurions fait dans l’économie: analyser le problème et tenir une conférence. Et l’analyse m’a passionné. Ils se sont basés sur les travaux de Hermann Tauler, un mystique allemand du 14e siècle et de C. G. Jung, le père de la psychanalyse. Tauler prêchait à propos du 40e anniversaire en disant: «Ne pas foutre le camp!» J’ai traduit: Donc ne pas faire tout autre chose. Pas filer vers le Sud, pas «se sucrer et se tirer» selon le best-seller actuel de Günter Ogger. C. G. Jung s’y entendait comme psychiatre des adultes, surtout pour la deuxième moitié de l’existence. Il est aussi celui qui, en dépit de sa science, arrive à la conclusion: Dieu existe. Dans la première moitié de l’existence, le conscient est au premier plan. Il est question surtout de créer et de faire. Dans la deuxième tranche, il importe de recréer l’harmonie entre l’inconscient et le conscient. Je me souviens très bien du constat d’Anselm Grün: Au milieu de l’existence, Dieu te réveille une fois encore pour que tu te rapproches de lui.

Se rapprocher de Dieu, pas jouir tranquillement de la vie, si j’ai bien compris. Jésus nous y fait penser par une histoire: «Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté. Et il raisonnait en lui-même, disant: Que ferai-je? car je n’ai pas de place pour rentrer ma récolte. Voici, dit-il, ce que je ferai: j’abattrai mes greniers, j’en bâtirai de plus grands, j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens; et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi. Mais Dieu lui dit: Insensé! cette nuit même ton âme te sera redemandée; et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce?» Luc 12:16-20

Ce que Dieu nous donne pour le voyage, la riche bénédiction qu’il nous accorde, n’est pas destiné à thésauriser. Tôt au tard, nous devrons répondre devant notre Seigneur à la question: «Qu’as-tu fait des dons que je t’ai accordés?»

J’ai reconnu que le succès, le faire n’est pas tout. Pour moi l’homme d’action, le meneur, il fallait changer la façon de penser. Il s’agit donc de ne pas me mettre au centre, mais d’y mettre Dieu. C’est facile à dire, mais pas toujours facile à réaliser. Je retombe souvent dans de vieilles habitudes. Même si je parle ici de mon cheminement personnel dans la foi, je ne suis pas un expert. Je me sens dans la peau d’une personne qui essaie de mettre sa foi en pratique dans sa vie quotidienne. D’une part, nous vivons un temps de mutation accélérée et de complexité croissante. D’autre part, nous avons la nostalgie de la simplicité et d’une orientation claire. Nous saisissons moins bien les choses parce qu’il y a toujours moins de choses saisissables.

La prochaine décennie sera celle de l’authenticité et de l’innovation. C’est ce que prévoit le Dr. Barrenstein de McKinsey. D’autres voient tout le 21e siècle placé sous le sceau de l’éthique, des valeurs et de la religion. Les analystes et les rédacteurs de nos publications traitant des tendances décryptent ce que les développements du monde entier permettent de déceler. Une étude achevée récemment discerne les dix tendances suivantes:

1. De nouvelles formes de travail: indépendance et responsabilité personnelle accrues. De plus en plus de gens travaillent à la maison.
2. Du travailleur étranger au citoyen du monde. Le monde devient progressivement un tout avec un nouvelle compréhension de la citoyenneté.
3. On passe de la production de masse à une individualisation intelligente.
4. Méga-tendance: Les entreprises virtuelles. Au temps de la Réforme, on a passé de l’économie réelle à l’économie financière. L’argent s’est imposé comme moyen de paiement abstrait. Aujourd’hui, nous assistons même à la suppression du maniement des marchandises, de la rencontre entre l’acheteur et le vendeur. Le commerce et l’économie se déroulent de plus en plus dans un espace virtuel, la distance ne joue pratiquement plus de rôle.
5. Smart Tech (technologie de la simplification): On passe du microprocesseur à la nanotechnologie.
6. Du culte des jeunes à l’appréciation du Troisième Age.
7. Moins d’État, davantage d’initiative privée à l’école et dans les universités. Formation à l’extérieur et en continu.
8. De l’électronique au siècle de la biologie.
9. De la tendance à «Tout vouloir posséder» à une vie équilibrée.
10. Du matérialisme à la spiritualité.

Nous disposons toujours de l’une des économies politiques les plus performantes du monde. A l’inverse d’autres pays, nous avons un très bon niveau de formation, un appareil judiciaire et un système financier stables et un consensus social qui reste large. Mais une réglementation et une fiscalité excessives font problème à nos exploitations et aux entreprises indépendantes.

Il manque souvent le courage d’innover et la volonté d’une action indépendante, sous sa propre «responsabilité devant Dieu et devant les hommes». L’un des grands développements de notre économie au cours des dernières années, c’est la concentration sur l’activité de base. Des groupes qui essayaient jadis de tout produire pour tout un chacun, du fer à repasser à l’avion, se concentrent délibérément aujourd’hui sur ce qu’ils maîtrisent le mieux.

J’aimerais vous encourager à vous concentrer sur ce que vous faites mieux que les autres. Quand on dit que le 21e siècle sera le siècle de l’éthique, j’y vois une grande chance pour tous ceux qui sont prêts, en qualité de chrétiens, à prendre des responsabilités. Que diriez-vous si toute la société traversait une sorte de midlife-crisis?

De nombreux symptômes sont nets: le burn-out, le désir de tout plaquer, l’émigration externe et interne. Qui des jeunes veut encore prendre des responsabilités? Qui veut encore servir? Qui veut encore entendre: «Ne demande pas ce que la communauté peut faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour la communauté»? Prendre les rênes pour traverser la midlife-crisis ou en sortir, c’est une chose que nous n’apprenons ni à l’école, ni à l’uni, ni en apprentissage – voilà une immense opportunité pour les chrétiens.